Même si la commune de Mozac est bien éloignée du front lors de la Première Guerre mondiale, les événements nationaux voire internationaux la touchent directement comme toutes les entités administratives françaises. Les délibérations du Conseil municipal de Mozac, que l’on connaît grâce au registre de 1911 à 1934 conservé à l’hôtel de ville, permettent de comprendre le retentissement de cette guerre totale. Elle touche en effet aussi bien la population, essentiellement rurale à cette époque, que les décisions municipales influencées par l’aide à apporter au conflit. Mozac, qui dépasse à peine le millier d’habitants depuis la Révolution de 1789, entre aussi dans « l’Union sacrée », ce phénomène politique et social qui oblige que tout et tout le monde suivent l’effort de guerre. Bien sûr, le dévouement de Mozac reste proportionnel à son importance économique et démographique ; pourtant, 1914 marque bien une cassure dans la direction de la commune. Comme en 1790 quand les consuls de Mozac furent définitivement remplacés par une autorité municipale désignée d’après les lois et décrets de l’Assemblée nationale constituante, cette guerre tourne Mozac vers l’intégration totale des décisions nationales, relayées par le Préfet du Puy-de-Dôme, et exécutées sans contestation.


La mobilisation

Le gouvernement français lance l’ordre de mobilisation générale en même temps que l’Allemagne, le 1er août 1914. La séance du Conseil municipal de Mozac qui suit le début de la guerre, le 12 août, évoque déjà les problèmes posés par le départ de nombreux cultivateurs. Le Maire, le Docteur Henri Imbert, propose la tenue d’une réunion publique afin de trouver des travailleurs volontaires « pour couper les moissons des premiers défenseurs de la patrie ». « Plusieurs conseillers se font porter volontaires, ainsi que MM. Blanchet Gilbert, Barge Jean célibataire, Domas Annet, Marge Villatte, Dalmas adjoint, l’instituteur. On décide de former une association fraternelle pour le travail agricole qui doit assurer la récolte future. » Dès la séance suivante, le 22 août, le Maire est absent car il est mobilisé. Son adjoint, Louis Dalmas le remplace et fait office de « président ». Sur onze membres, le Conseil municipal comptera de 1914 à 1918 jusqu’à trois mobilisés au maximum. Le Maire réintègrera ensuite le Conseil, sans cérémonie particulière, probablement par humilité, face aux nombreux défunts et familles éprouvées.

Le 1er janvier 1915, les membres du Conseil reçoivent des nouvelles de l’un des leurs : « M. le Maire [Dalmas, adjoint] donne lecture d’une lettre de M. Antoine Médague conseiller municipal, secrétaire de séances du Conseil, actuellement mobilisé au camp de Bourg-Lastic. Les membres du Conseil, sensibles à son amabilité, rédigent une lettre collective pour remercier leur jeune collègue et lui envoyer leurs vœux de courageuse santé et leurs souhaits victorieux et prompt retour. » Bourg-Lastic n’est certes pas sur le front des tranchées mais cette lettre, comme d’autres envoyées aux familles, devait participer à ce que les Mozacois s’imprègnent des conditions de guerre et des divers événements militaires.


Répondre aux difficultés communales et nationales

Les difficultés sociales apparaissent donc rapidement. Pour y remédier, on crée une « caisse de secours aux familles nécessiteuses des mobilisés ». «Un appel sera adressé à la générosité des habitants. Leurs offrandes uniques ou mensuelles seront reçues avec reconnaissance par Monsieur Dalmas, adjoint. Elles seront distribuées trois fois par mois par les soins des membres de la Commission avec toute la discrétion désirable, aux familles nécessiteuses des mobilisés dont la liste a été adressée sur un registre spécial. Cette caisse de secours vient de recevoir une première somme de 78, 30 Francs des ouvriers et ouvrières de la Manufacture des Tabacs de Riom, domiciliés à Mozac. Le Conseil municipal est heureux en cette occasion d’envoyer de vifs remerciements à Monsieur le Directeur de la Manufacture qui a bien voulu se charger de l’organisation des comptes et des retenues de chaque dizaine. Le Conseil adresse à tout le personnel : employés, préposés, ouvriers, ouvrières : l’expression de sa gratitude et de son admiration pour le bel exemple de solidarité patriotique qu’il vient de donner. » Le 6 septembre 1914, la somme 202, 25 Francs est récoltée par les épouses des deux premiers magistrats de la commune : Mesdames Imbert et Dalmas. Cette solidarité dépasse le cadre de Mozac puisque les fonds pourront être versés aux « diverses sociétés secourant toutes les victimes de la guerre : nécessiteux, blessés, réfugiés ».

Toujours le 6 septembre, la commune, après avoir créé une commission spécifique formée de Messieurs Dumas et Médague, conseillers municipaux, et de Monsieur Sanitas, instituteur, met des locaux à la disposition des réfugiés. Un « fourneau économique », sorte de cantine, est également organisé pour eux. Lorsque le Sous-Préfet de Riom s’adresse à la commune de Mozac le 1er novembre pour accueillir vingt réfugiés, les conseillers municipaux leur cherchent des logements. Pourtant, ils lui répondent que l’hébergement chez l’habitant semble impossible. Mozac accueillait déjà « cinq personnes venant des régions envahies ». Les autorités mozacoises préfèrent une nouvelle fois retenir leur idée de « fourneau économique ». « Les sœurs hospitalières de Mozac veulent bien se charger de l’apprêt des aliments : soupe aux légumes matin et soir, viande et légumes à midi. Les repas seront consommés là où ils seront préparés, dans un local prêté par Monsieur Goyon Robert. Ce fourneau économique fonctionnera au moyen des ressources suivantes : la commission de secours aux victimes de la guerre alloue tous les mois 60 Francs ; plusieurs personnes charitables à Mozac 50 Francs et la commune 60 Francs, soit au total : 170 Francs. Cette somme représente le maximum des efforts que la population peut faire pendant la durée de la guerre : elle a d’autres infortunes à secourir et ses ressources sont très limitées. »

L’effort de Mozac pour la guerre passe bien avant les obligations particulières. Ainsi, « l’établissement des caniveaux sera ajourné après la guerre ». « En raison des événements actuels », comme on dit le 20 mars 1915, beaucoup de projets sont reportés sine die. On se rend compte alors qu’il s’agit d’une guerre partie pour durer. Elle est en cela une parenthèse politique mais une aggravation des conditions sociales.

Le 8 mai suivant, on demande « un groupe de vingt hommes pour faire les foins. La proximité de Riom permettra au groupe et à ses gardiens de regagner leur casernement chaque soir. Les employeurs nourriront les ouvriers. Ils seront utilement occupés pendant vingt jours à partir du 10 au 15 juin. M. Rellier [conseiller municipal] renouvelle sa proposition d’employer un groupe de prisonniers pour faire exécuter plusieurs travaux de voirie sur les chemins communaux. M. l’adjoint [Louis Dalmas] écrira dans ce but à M. l’agent Voyer. » Le 14 juillet, la réponse reçue est positive. Toutefois, on n’aura aucun détail sur le déroulement de l’emploi de ces prisonniers.

Pour toujours répondre à la « solidarité patriotique », le Conseil municipal poursuit ses œuvres. Pour une si petite commune, les dons pris sur le budget communal semblent considérables. Le 23 janvier 1916, on vote « un secours communal en faveur de deux œuvres : le paquet du soldat et le secours aux soldats sans famille. » Le paquet du soldat consiste en un envoi de produits qui pouvaient améliorer son quotidien : cigarettes, rasoir, chandails, paires de bas, rations alimentaires…

Le 17 février 1916, on lit une lettre du Préfet qui tenta sans succès de constituer un Comité d’action agricole. Le Conseil municipal lui fait part de la situation difficile à Mozac. Apparemment, il ne reste que peu d’agriculteurs ; ils ont presque tous été mobilisés. Ceux qui restent se chargent déjà des parcelles vacantes touchant leurs terres. Cela génère un « surcroît de travail » ; les agriculteurs encore présents se chargent « bénévolement » des terres des « amis mobilisés ou des parents ». De plus, « il n’existe aucun ouvrier agricole à Mozac, les quelques rares réformés ou non mobilisés sont employés dans les usines voisines dont une travaille pour la défense nationale. » À cause de tous ces empêchements, le Conseil ne peut pas matériellement fonder le Comité d’action agricole demandé. C’est l’un des rares refus de toute la période de guerre.

Le 23 avril 1916, suite une circulaire préfectorale relative aux secours des prisonniers de guerre, un don de 50 Francs est voté pour « l’Agence d’Auvergne des prisonniers de guerre dont le siège est 11 rue Saint-Hérem à Clermont-Ferrand. D’autre part, la Caisse communale de secours aux victimes de la guerre alloue une somme de 40 Francs qui sera envoyée directement par le Secrétaire – trésorier ».

Une autre demande du Préfet est entérinée le 26 novembre suivant : on verse un crédit de 50 Francs à « nos alliés russes des hôpitaux et des ambulances ». Le Conseil explique la raison de ce vote une nouvelle fois positif : « en reconnaissance des bons soins donnés par l’ambulance russe de Paris à un des mutilés de la commune et par solidarité nationale… »

Curieusement, l’année 1917 ne comporte pas de décisions municipales relatives à la guerre. On entre sans doute dans une normalisation et une habitude des événements. En 1918, dernière année du conflit, il faut attendre la signature de l’armistice par l’Allemagne, le 11 novembre, pour que le Conseil municipal de Mozac se penche à deux reprises sur des exigences nationales. Le 3 novembre, on « adopte [une somme] en faveur de l’assistance aux aliénés pour une jeune fille appartenant à une famille très éprouvée par la guerre et par la maladie. [Le Conseil] approuve enfin la délibération de la commission administrative qui achète cinq Francs de rente de l’emprunt national dit de la libération. » Enfin, le 15 décembre, la commune verse 11, 45 Francs pour participer aux frais de la Commission arbitrale, respectant ainsi la loi du 9 mars 1918.

Les manques alimentaires et la cherté des denrées sont pris en compte même après la guerre. Mozac n’a certes pas été touchée de plein fouet ; la question de la reconstruction ne se pose pas. Mais on ressent ici comme ailleurs les conséquences d’une économie fragilisée. « Salaisons de l’armée : M. Rellier signale une note parue aujourd’hui dans un journal local et invitant les municipalités à s’approvisionner pour certaines denrées au magasin régional des subsistances. Les prix sont sensiblement inférieurs aux cours commerciaux. M. Rellier a déjà proposé à un boucher charcutier de se procurer certains des produits annoncés dans la note. Une proposition semblable sera faite au second boucher charcutier. La municipalité n’entend pas elle-même faire acte de commerce, mais elle transmettra les commandes des intéressés. » (Délibération du 8 mai 1919.)


Les commémorations

La reconnaissance et la mémoire dues aux morts pour la France sont des thèmes que l’on retrouve tout au long de la guerre. On aurait pu s’attendre à ce que ce douloureux travail s’effectue à l’issue du conflit. Mais chaque enfant de Mozac tombé au front rappelle pendant ces quatre années combien la guerre et ses conséquences touchent toutes les familles. Dès le 21 novembre 1914, le Conseil municipal en a conscience : « Dans le but d’honorer les soldats natifs de Mozac morts glorieusement au champ d’honneur, le Conseil note le principe de l’achat d’un marbre noir appliqué dans la salle de la mairie afin de perpétrer leur mémoire. » La guerre de 1870 contre l’Allemagne, l’ennemi toujours présent en ce début de XXe siècle à cause de trois départements regrettés, reste présente dans la mémoire collective. Cependant, cette « Grande Guerre » de 1914, comme on l’appelle désormais, dépasse de loin en terme de bilan tout ce que l’on a pu connaître.

Le 1er janvier 1915, le Conseil municipal échange ses vœux de nouvel an : « [Les membres du Conseil] espèrent que l’année 1915 verra le prompt succès des armées alliées et le triomphe définitif du droit contre la force, de la civilisation contre la barbarie. Ils félicitent la Commission de secours aux victimes de la guerre de sa générosité impartiale qui s’adresse à tous sans distinction d’opinions ou de situations. » La mémoire passe aussi par le rappel de vœux, de félicitations… des discours, des publications qui interpellent sans cesse la population pour maintenir l’effort de guerre et ne pas perdre courage.

Même pendant la guerre, « le Conseil décide d’organiser les « Journées françaises » des 23 et 24 mai » 1915 ; elles permettent encore d’amplifier l’Union sacrée. Cela participe à une propagande interne. On l’appelle la « culture de guerre » mais aussi populairement le « bourrage de crâne ».

Après la Grande Guerre, les années 1919 à 1923 sont consacrées à l’élaboration de cette mémoire collective. On inscrit au budget communal les frais pour « la fête de la Victoire » (délibération du 20 juillet 1919). « Une plaque commémorative indiquant les noms des soldats de la commune morts pour la France » est placée au piédestal de la croix du cimetière, elle-même restaurée pour l’occasion. « Une plaque semblable sera placée en mairie » (délibération du 28 septembre 1919). La grande plaque en lave émaillée toujours visible dans l’église existe au moins depuis le 10 décembre 1919, date à laquelle le Conseil municipal envoie une photo de celle-ci à l’administration des Beaux-Arts.

La plus grosse contribution de la commune à la mémoire des victimes du conflit est la construction d’un véritable monument aux morts dans le cimetière. Ce projet est lancé le 19 octobre 1919. Il prend du retard ; il devait initialement coûter 1800 Francs. Finalement, il sera facturé 6200 Francs, alors que la souscription publique ne s’élève qu’à 2000 Francs. Le coût du monument est multiplié par 3, 4 à cause de « divers incidents » : « L’architecte malade n’exerce plus ; l’entrepreneur avec lequel nous étions autorisés de traiter est décédé. Nous nous sommes adressés à un autre entrepreneur M. Compains-Guellot qui n’a pu accepter les mêmes conditions à cause du renchérissement des matériaux et parce que certaines pierres du monument qui devaient être simplement retaillées n’ont pu servir à cause de leur faible épaisseur et ont dû être remplacées par de nouveaux blocs. » Un autre contrat est donc signé le 5 septembre 1920. Ce monument sera habituellement fleuri par la municipalité (décision du 29 octobre 1922). Il dut être inauguré lors de « la fête du retour des Poilus » : « Il est décidé que la section communale des P.A.R. invitera MM. les Président et Secrétaire des P.A.R. et le Président des Mutilés de Riom. Le Conseil municipal adressera une invitation à l’entrepreneur, au maçon du monument, au garde [-champêtre], au secrétaire de la mairie, à douze musiciens qui ont promis leur gracieux concours. Le Conseil vote un crédit de 200 Francs pour couvrir ces invitations. Chaque Conseiller municipal verse immédiatement une cotisation d’une palme qu’il veut offrir aux morts et placer sur le monument le jour de l’inauguration. La souscription produit 87 Francs. Une délégation du Conseil municipal s’entendra avec M. le curé pour l’office des morts, le défilé au cimetière et la participation de la musique. La cotisation des pompiers qui assisteront à la fête sera prise sur la subvention (1919) de 240 Francs qui n’a pas été dépensée l’an dernier et qui sera reportée en dépenses du budget additionnel de 1920. La demande de secours adressée à l’État pour nous aider à payer notre monument aux morts sera renouvelée en temps utiles, après le vote de la loi des finances qui doit régler le mode d’attribution de ces secours. » (Délibération du 20 juin 1920.)

Le 28 octobre 1920, le Conseil municipal met à la disposition des familles dépourvues de droits funéraires la suite des concessions trentenaires le long du mur Ouest du cimetière. M. Gaspard Bec, conseiller municipal, propose que l’on fasse appel à la population mozacoise pour laisser de la place dans les caveaux ; ce qui est retenu.

La page de la Grande Guerre est définitivement tournée pour Mozac quand les cérémonies du souvenir deviennent habituelles. La loi parue au Journal officiel du 26 octobre 1922 fixe au 11 novembre l’anniversaire de l’armistice. Tout un symbole, le 11 novembre 1922, « dans le but de commémorer dignement cet événement, le Conseil vote une somme de 250 Francs pour les dépenses nécessaires à la célébration de l’anniversaire du jour où triompha la cause de la France et du droit. » Ce jour est évidemment très respecté : on avance la foire de la Saint-Martin au 9 novembre 1922. Le 28 octobre 1923, le déroulement de cette cérémonie est prévu de manière précise : « À l’occasion du 11 novembre, jour de la signature de l’armistice, devenu fête nationale, une retraite aura lieu la veille et le lendemain, manifestations patriotiques, défilé par la société de gymnastique et les sapeurs-pompiers auxquels il est convenu d’allouer la somme de 200 Francs pour les rafraîchissements. »


Sources : Archives communales de Mozac, registre des délibérations du Conseil municipal de 1911 à 1934.
Bibliographie : Annette Becker, Les monuments aux morts, Mémoire de la Grande Guerre, Errance, 1988.
Jean-Jacques Becker, L’Europe dans la Grande Guerre, Éditions Belin, 1996.
Jean-Baptiste Duroselle, La Grande Guerre des Français (1914 – 1918), Perrin, 1994.

Matthieu PERONA  (Janvier 2005)


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